Mercredi 23 Décembre 2009, convocation d’huissier.
C’est la troisième.
Comme les mises en demeure semblent douces et sans conséquence finalement.
Mais que s’est-il passé ?
Hier j’étais un gamin gambadant sur un matelas d’espoirs et persuadé que le soleil brillerait où je le déciderais.
J’étais un oiseau dont les plumes imperméables ne craignent ni la chaleur ni le mazout.
J’étais prompt à prendre de grandes décisions.
Aujourd’hui je suis malade d’écrire et de pourrir ce ciel de noël.
Je dois prendre la voiture qu’il me reste pour aller dire à cet huissier ce que je pense de ses méthodes, je veux lui raconter mon aventure et mes espoirs, lui faire partager mes angoisses et je suis sûr qu’il voudra m’aider.
Je souris. J’aime cette seconde naïve qui émerge parfois en moi comme une grande bouffée d’oxygène.
Je dois prendre la voiture qu’il me reste pour lui dire que je n’ai plus les moyens de payer.
Peut être que je rentrerai à pieds.
Mais où étais-je dans la nuit du 07 Avril 2005 au 06 Janvier 2009 ?
Je crois que je sortais encore doucement de l’insouciance, peut être bien sur la case rue de la paix où j’ai pu acheter un hôtel sur la base de mes convictions.
En tout début de soirée je passais au greffe du tribunal de commerce pour affirmer mon existence. Et au petit matin, je retournais à la même adresse, mais au premier étage cette fois, en audience.
En liquidation judiciaire.
De toute façon mon ambition a été piétinée bien avant le lever du jour. Ne restera à détruire que le matériel de mon œuvre, et les promesses faites à mes enfants.
Demain, à 8h30, vêtu des soucis et des angoisses qui sont mes compagnons de voyages depuis des mois, je vais me présenter à des juges qui feront leur travail : juger mon travail.
Que va-t-il se passer ? Est-ce que je vais m’effondrer ? Est-ce que je vais pleurer ? Est-ce que je vais me sentir soulagé ?
Ou bien pire encore, est ce que je ne vais rien ressentir ?
Est-ce qu’il pleut demain ?
J’ai mal au ventre, plus que d’habitude.
Il paraît qu’il y a une épidémie de gastros. Il paraît qu’il y a une épidémie de fermetures de sociétés.
Il paraît que les statistiques m’ont englobé.
Si j’avais un psy je prendrais une double séance.
Naissance, espoirs, mort,…. et rebond.
J’en suis à la mort, et je garde espoir d’un rebond.
Pour la naissance c’est fini, je ne renaîtrai pas. Je ne suis pas un Phénix.
Les Phénix n’existent que dans les contes et à la française des jeux.
En 1998 je suis tombé amoureux.
Je me souviens de ces sentiments contradictoires. De ces questionnements que l’on balaie sous le tapis en sachant qu’ils referont surface tôt ou tard.
De ce désir de rester jeune et de vieillir à la fois.
Je me souviens de la facilité à s’installer à une terrasse pour boire une bière.
Je me souviens du soleil qui nous faisait pousser.
Je me souviens lui avoir dit tout ce que je n’avais jamais encore dit à personne.
J’avais 23 ans, et je me souviens que le monde m’appartenait.
A 24 ans nous emménageons ensemble.
Nous créons une association.
Nous faisons des films qui ne nous rapportent pas d’argent.
Nous sommes emplois jeunes dans les écoles.
Elle reprend ses études pour trois ans.
Nous vivons sur mon smic. On arrive à commander une pizza de temps en temps.
Nous avons une voiture en assez bon état et qui avale les kilomètres avec insouciance.
Nous faisons souvent l’amour.
Nous sommes heureux.
Aucun tapis rouge ne saurait être plus doux.
J’ai toujours été d’un caractère difficile. Qualifié d’entier par les gens qui m’aiment, je suis un emmerdeur pour les autres.
Je veux mon indépendance professionnelle, c’est la suite logique des actes de ma vie jusque là.
L’on me dit que j’ai du talent, que je devrais créer ma boîte.
Un réseau de demandeurs se forme. Les commandes ne manqueront pas.
J’hésite doucement.
Elle me convainc de passer par le portage de projets ; de faire le test en grandeur réelle.
Elle est plus maline que moi parfois.
J’accepte l’idée.
Je trouve une « couveuse d’entreprises » qui propose un portage salarial.
J’y vais avec ma barbe et mes cheveux long ébouriffés…. et un dossier.
Je suis accepté.
Je retourne voir mon réseau de demandeurs.
Je commence à bosser, et à facturer.
Je touche du bout du doigt l’indépendance professionnelle.
A cette époque, ma naïveté émerge bien plus souvent qu’une simple minute, et je crois que son oxygène m’empêche parfois de penser correctement.
On me dit que c’est courageux de tenter l’expérience.
Je suis déjà assez lucide pour savoir que le courage et l’inconscience ne sont pas très éloignés.