vendredi 7 octobre 2011

L'emploi dans ta gueule

Hier soir, décidé à me détendre devant n'importe quelle sous merde télévisuelle de fin de soirée, prêt à me faire laver le cerveau par un scénario pourri servi par des acteurs décadents, je me suis retrouvé pris au piège par la bande annonce d'Infrarouge qui commençait.
Et bam, ça y était on m'obligeait à réfléchir et m'indigner alors que je passe déjà mes journées à ça. Mais je n'ai pas pu décrocher.
"La gueule de l'emploi" était le titre de ce fabuleux documentaire de Didier Cros.
Il s'agissait d'un process de recrutement sur deux jours, organisé par Gan prévoyance, et géré par trois cadres puants de la société, ainsi que deux gros lards de recruteurs complètement sadiques et heureux du simili-pouvoir qui leur était confié.
L'on m'aurait dit que c'était une fiction, j'aurais répondu que les personnages étaient un peu trop caricaturaux.
Mais malheureusement c'était la réalité d'un monde impitoyable que, sérieusement, je ne soupçonnais pas possible à ce point la.
Dix candidats en réunion, un jury de cinq personnages immondes précités, et des mises en situations, des jeux de rôles, des exercices tous plus débiles les uns que les autres ont placé dans ce huis clos sordide une atmosphère à la fois stressante, humiliante et complètement incohérente avec la dynamique d'une recherche d'emploi.
Tout était fait pour déstabiliser les candidats, mais pas seulement, car même lorsqu'ils ne passaient pas à l'étape suivante, leurs faiblesses étaient décortiquées comme une grosse tarte dans leurs gueules sans que personne ne bronche ou ne leur dise "Non mais tu te prends pour qui ? Parce que tu es de l'autre côté du bureau tu penses tout savoir sur tout ?" (c'est un truc que j'ai balancé à ma prof de français en 4éme, mais c'était facile, je n'avais rien à perdre).
Il fallait vraiment voir comment les cadres et les recruteurs se permettaient de parler à ces pauvres gens. Entre les lignes on pouvait lire "on vous tient par les couilles".
Bref, sur 10 candidats, deux sont partis avec fierté dans la première phase (la je dis chapeau), cinq se sont vus tout bonnement refusés pour la suite, et trois ont accédé à la deuxième phase.
Précisons qu'à ce stade les candidats ne savaient toujours pas pour quel job ils postulaient, ils savaient juste que c'était dans la branche commerciale.
Arrive le moment, au deuxième jour, où on présente le poste aux trois élus.
Commercial, le SMIC + primes.
La je me dis ils vont leur rire au nez, se lever et partir en claquant la porte. Particulièrement l'un d'eux qui avait quand même 35 ans d'expérience dans la vente et à qui l'on parlait comme à un gosse.
Et bien non O_o, tous sont restés.
Arrivent les entretiens individuels. Une deuxième couche de brimades et d'humiliation.
C'était littéralement hallucinant.
Au final deux seront retenus, dont l'une (la seule femme) ne sera pas gardée au terme de sa période d'essai.
Six mois plus tard, le seul restant en poste chez Gan prévoyance, touchait environ 1 700 € nets (en comptant les primes, la base de SMIC n'évolue jamais) pour être corvéable à merci de 6h00 à 22h30 (lors de l'entretien individuel ils lui ont quand même posé la question "Par quoi compensez vous votre lenteur d'esprit ?").
Je te jure j'aurais voulu pouvoir débarquer dans la salle et leur flanquer une raclée à ces cinq gros porcs (dont deux femmes), j'aurais voulu sauver ces gens, leur dire "non ce n'est pas la vie, vous valez mieux que ça, nous valons tous mieux que ça, arrêtez de vous laisser insulter."
Mais même si j'avais pu faire cela, aucun ne m'aurait suivi.
A la fin de la première phase, l'un des 5 non retenus les a supplié de le laisser revenir le lendemain.
Un conditionnement mental absolu, un formatage réalisé en à peine une demi journée.
On sait depuis longtemps toutes les horreurs qu'il est possible de commanditer à une armée bien entraînée, même si elle est composée de braves gens.
On se rassure en pensant que tout cela appartient au passé.
La j'ai vu des gens brisés, désœuvrés, humiliés, et prêts à te donner un coup de crosse dans le dos pour te fourrer dans une cellule si le chef le demande.
Le docu était ponctué des interviews des candidats qui, avec du recul, n'en revenaient pas eux mêmes de la situation.
A l'exception de celui qui avait supplié.
Il n'y avait pas de sang, pas de flingues, pas de violences physiques ; et c'est pourtant bien un crime contre l'humanité que j'y ai vu la.


2 commentaires:

  1. C'était un docu ou un télé réalité?

    RépondreSupprimer
  2. Un Docu, dans le sens où l'action se serait déroulée même hors caméra, et dont une autre session se déroule sûrement au moment même où nous parlons.
    C'était incroyable, à voir absolument.

    RépondreSupprimer